Dauphiné Libéré et la délinquance ou l’œuf et la poule

Publié le 5 juin 2026

Dans son édition du 31 mai 2026 le DL a mis en valeur par un dossier spécial de 8 pages, annoncé en 1ère page ainsi « la délinquance gagne-t-elle les campagnes ? ». L’encart « DL Enquête » avec une photo de gendarme dans un champ répond déjà avec son gros titrage « Comment la délinquance gangrène les campagnes » ! Donc dès la présentation il y a un vrai souci d’objectivité, le logo « DL enquête » servant de cache-sexe a une opinion déjà affirmée.

Et ça continue avec un méli-mélo de récits allant de crimes de jeunes, de Crépol au Chablais, à l’impact du narcotrafic ou des cambriolages en milieu rural, donc des phénomènes qui n’ont rien à voir entre eux, avec de larges interviews de maires ou de gendarmes appuyant un point de vue ultra-répressif. Le tout faiblement contrebalancé (le nombre de lignes est au moins 6 fois inférieur !) par une interview d’éducateurs de prévention témoignant de l’efficacité de leur travail et d’une autrice d’une étude sérieuse sur le meurtre de Crépol qui met en cause l’apartheid social entre le QPV de Romans et le reste de la ville (gérée par une élue LR proche de l’extrême droite mais ça le DL ne le dit pas…).

Comment objectiver la réalité des faits sociaux très divers qui focalise le journal là ? On peut s’orienter sur la page 2 du dossier avec un encart titré « Des chiffres ? ». Hélas il ne s’agit pas de lire là une analyse des statistiques de la délinquance et de la criminalité, pourtant compilées par le Ministère de l’intérieur et exploitées par des chercheurs indépendants comme Sebastian Roché qui dénonce régulièrement l’effet de « loupe » de ces stats qui recensent plutôt l’activité policière que la délinquance réellement observée. Ces stats démontrent qu’il n’y a aucune « explosion » de la délinquance (sauf des violences sexuelles, qui ne sont plus tolérées depuis « Metoo ») ou des crimes. Le DL réussit l’exploit de ne citer aucun chiffre, car les homicides en milieu rural ne sont pas publiés dans les statistiques, « tout chiffre inférieur à 5 faits dans une catégorie de crime n’étant pas considéré comme statistiquement significatif » par le Ministère. Et pourtant le dossier du DL parle de tous les types de délinquances, pas que des homicides (qui restent très choquants, surtout en milieu rural ou on peut connaître directement les victimes).

Mais dans ce dossier la palme de la présentation faussement équilibrée revient à l’interview de deux universitaires mis sur le même plan, Xavier Raufer et Laurent Muchielli.

Car autant Muchielli est un spécialiste reconnu de l’étude de la délinquance et des politiques de sécurité, directeur de recherche au CNRS aux multiples publications, autant Raufer est un « criminologue » autoproclamé, discutable car docteur en géographie-géopolitique d’origine. Et avec des idées ouvertement néofascistes que le DL relaie  avec une complaisance troublante : Raufer, sans aucune étude ni chiffrage précis à l’appui, met en cause dans « l’explosion » de la délinquance en milieu rural,  une politique de quasi « grand remplacement » orchestrée par l’État depuis 2020 qui aurait décidé d’envoyer à la campagne « les gens qui arrivaient sur notre sol légalement ou illégalement » (sic !). Il n’hésite pas à tenir des propos ouvertement racistes, par exemple contre les Géorgiens (venus « pour des bandes de cambriolage, ça peut être des Roms »…), à faire un amalgame digne du RN étrangers = délinquance ou à inventer des statistiques mis en valeur par le DL en gros titre (« On est à un cambriolage par minute »).

Pas étonnant quand on lit sa fiche Wikipédia : il a été militant au mouvement fasciste « Occident » dans sa jeunesse avant d’être prof à Assas et de publier dans le Figaro, l’Express. Wikipédia nous apprend aussi qu’il travaille avec le très controversé Alain Bauer. X Raufer a été condamné en 2025 à 30 000 € d’amende pour recel de favoritisme ! Bravo le Dauphiné qui invite un délinquant parisien à s’exprimer sur la délinquance en milieu rural !

Pourtant Muchielli rétablit lui les faits à partir de chiffres objectifs : avec 379 mineurs condamnés pour crimes pour 68 millions d’habitants on n’est pas dans un phénomène de masse (« c’est un fantasme » dit-il). Et il pointe bien le traitement médiatique des « faits divers » tout comme les effets lourds sur la délinquance des violences intrafamiliales, de l’échec scolaire et de la précarité subie par la jeunesse. Ces faits sociaux peuvent être corrigés par des politiques publiques fortement redistributrices et sociales, pas par les délires ultra-répressifs de Mr Raufer.

Bilan une fois qu’on a lu tout l’encart : pas de chiffres, pas d’étude scientifiquement validée, des points de vue juxtaposés sans analyse contextuelle du journal qui semble ne pas prendre parti, mais le fait quand même via ses titrages, le lecteur ne peut avoir que l’impression nette d’une « dégradation ». Bref dans un média qui alimente par ses publications quotidiennes les « faits divers » on en est encore au fameux « la France a peur » en ouverture du JT de TF1 sur une agression physique odieuse d’un citoyen lambda. Où est l’œuf, où est la poule dans ce schéma récurrent ? Alors que l’extrême droite surfe sur toutes les peurs pour étendre son influence un journal issu de la Résistance au nazisme devrait pourtant s’interroger sur l’importance du respect strict de la déontologie journalistique, de la nécessaire différenciation des faits et des commentaires et de la mise en valeur de politiques efficaces pour « faire société » ensemble,  plutôt qu’entretenir la guerre du « tous contre tous » néolibérale ou de la stigmatisation d’étrangers comme bouc-émissaires d’une crise sociale profonde.

Il serait intéressant d’entendre l’avis des syndicats de journalistes du DL sur ce « dossier d’enquête » si orienté.

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